Entretien avec Mathieu Van Assche


Le photographe belge Mathieu Van Assche photographie sa ville, Bruxelles, ses gens, ses temps forts et ses voyages en argentique et en noir et blanc. 

L’identité singulière de ses images, au grain  marqué et aux flous subtils, a attiré mon attention. 

Bonjour Mathieu, comment définirais-tu tes images ? Pourquoi ce choix de la photographie argentique ? 

Je ne sais pas trop comment définir mes images mais dans mon travail artistique, c'est peut-être la technique que je pratique de la façon la plus intuitive et libre. Mes images sont toujours des instants capturés sur le vif sans autre mise en scène que le cadrage. À la base, je suis graphiste de profession et dans le domaine artistique, je viens plutôt du monde de l'illustration et de la gravure. En fait, je n'ai aucune formation de photographe et très peu de connaissances techniques en la matière. Influencé par le travail d'un ami et collègue photographe (Simon Vansteenwinckel) dont j'apprécie énormément le travail, j'ai moi aussi voulu m'essayer à l'argentique et au noir et blanc. Le monochrome permet une distance entre le monde qu'on regarde en couleur et la photo, ce qui emmène le spectateur dans son imaginaire ou dans un monde qui n'est pas vraiment le monde réel. Le grain, les défauts de certains appareils achetés d'occasion ou encore le fait de ne pas pouvoir visualiser sa photo directement sont des paramètres qui me tiennent à coeur et qui m'ont aussi menés vers l'argentique. J'ai presque tout le temps un petit appareil 'Point-and-shoot' dans ma poche ou dans mon sac, ce qui me permet d'être très rapide dans ma manière de prendre des images et de dégainer à tout moment. Je veux pouvoir déclencher dès que je vois quelque chose qui m'en donne l'envie. C'est avant tout cela qui m'amuse, prendre la photo. Et j'aime beaucoup l'idée de l'imprévu, qu'une image que j'attendais beaucoup ou que je m'imaginais géniale soit au final ratée. Et quand une image que j'ai oubliée ou dont je n'attendais rien est au final la meilleure photo d'un film, c'est là que la magie opère vraiment !

J’aime beaucoup ta façon d’observer tes pairs et le regard que tu poses sur eux quand ils ne sont pas grimés, comme dans cette image. 
Dans quel contexte a-t-elle été prise ? Comment ces personnes ont-elles accueilli ta présence ? 

Cette photo a été prise lors d'un événement de courses de Moissonneuses batteuses dans le nord de la France et dans le cadre d'une série en projet avec quatre autres photographes belges, Simon Vansteenwinckel, Gil Barez, Andy Tierce et Mara De Sario. Entre deux courses, il ne se passe pas grand chose, les gens vont boire des bières, manger un bout ou simplement, comme ce couple, ils attendent. Je les ai repérés et j'aimais leur attitude. Cette espèce de nonchalance qui se dégage de leurs poses m'a donné envie de capturer cet instant un peu en suspens. J'ai donc sorti mon appareil et pris 2 photos pour n'en garder qu'une seule au final. La plupart de mes photos de gens sont prises sans que je demande l'autorisation et en général, les gens ne remarquent même pas que je les prends en photo. Dans ce cas-ci, on voit bien que la dame me regarde, elle n'a pas eu l'air gênée ou fâchée que je les prenne. Je ne cherche pas à déranger les gens, je n'ai pas la même méthode qu'un de mes photographes préféré, l'Américain Bruce Gilden, qui rentre parfois vraiment dans le cercle intime des gens qu'il photographie. Il peut m'arriver d'y aller au culot et de me rapprocher au plus proche de mon modèle mais j'essaie toujours de ne pas être intrusif. Si je sens que je ne peux pas y aller, je n'irai pas. Je sais que la méthode est discutable mais c'est pour moi le seul moyen de prendre les images que j'aime. 

Je suis toujours touché quand je capte ces moments où les gens ne trichent pas, ne posent pas, et sont juste seuls avec leurs pensées. 

En allant sur ton site internet, j’ai découvert que la photographie ne représentait qu’un aspect de ton travail iconographique. Le graphisme, l’illustration ou encore la gravure prennent une place importante dans ta démarche artistique. En quoi ces pratiques habitent-elles tes images ?

À la base je suis plus illustrateur et graveur que photographe. Mon père était professeur de dessin et petit, je l'ai souvent vu dessiner. Comme beaucoup d'enfants, j'étais attiré par la feuille blanche et ça ne m'a jamais quitté. A l'instar de la photographie, je n'ai pas vraiment un dessin technique, je ne me sens pas comme un virtuose du dessin mais plutôt comme un dessinateur spontané, voir parfois un peu bancal. Comme pour la photo, j'aime aussi l'idée de laisser de la place à l'accident, à l'erreur et à l'imprévu dans mon travail. Ce sont souvent les petites imperfections qui donnent l'âme d'une oeuvre, je n'aime pas trop quand c'est trop lisse. Aujourd'hui j'ai du mal à me définir uniquement comme photographe, graphiste ou illustrateur. Je pense que je suis un peu des trois, l'un ne va pas sans l'autre et les trois pratiques se nourrissent l'une l'autre pour parfois devenir complémentaires. Il peut m'arriver de faire une gravure à partir d'une photo que j'ai prise ou de penser une photo comme une illustration. Finalement le médium n'est pas important pour moi, ce qui compte c'est l'image finale et ce qu'elle raconte.


Quel que soit le médium utilisé, le motif du masque revient dans tes images, comme une obsession. Comment expliques-tu cette récurrence ?

Je travaille beaucoup sur le masque depuis quelques années. J'ai commencé en m'inspirant de photos prises lors d'un carnaval à Bruxelles. C'est un carnaval très libre et indépendant qui a lieu tous les ans et où les participants sont invités à fabriquer eux-même leurs costumes et leurs masques à partir d'éléments de récupération. En y participant je me suis rendu compte que le masque permet une grande liberté qui peut être libératrice et pleine d'énergie positive. Je ne vois pas spécialement le masque comme quelque chose de péjoratif, l'expression « Vivons heureux, vivons cachés » défini bien ce que j'y perçois. Historiquement le carnaval est né d'une volonté de liberté d'expression, c'était un des rares moments où pendant une durée déterminée, tout était permis, y compris se moquer du clergé et du pouvoir en place. Plus que jamais, je pense qu'aujourd'hui c'est quelque chose qui est nécessaire.

Au delà de la symbolique, j'aime aussi beaucoup l'esthétique liée à l'homme « sauvage », aux animaux, aux esprits et aux démons qu'on retrouve dans l'univers des masques, toutes cultures et provenances confondues. C'est jusqu'ici, pour moi, une source inépuisable d'inspiration

Dans les séries Freaskscards, un goût pour le primitivisme et un amour du détournement transparaissent. Quelle est l’histoire des images que tu as choisies de retravailler? 

La plupart des photos que je retravaille ont été achetées ou trouvées au marché aux puces de la Place du Jeu de Balle, dans les Marolles, à Bruxelles. Je ne connais pas l'histoire des gens qui sont dessus mais ça n'est pas le plus important pour moi dans cette démarche. Je ne considère pas mon travail de photo sabotées comme un travail de mémoire ou d'anthropologie. Au départ, c'est même assez gratuit dans la démarche, j'ai commencé à faire cela parce que ça m'amusait et me faisait rire.

Maintenant, quand je dessine sur une photo, j'aime l'idée que je lui donne peut-être une seconde vie, qu'elle ne va pas finir dans un grenier, dans une poubelle ou au mieux chez un collectionneur.

Et puis évidemment, il y a l'idée du détournement qui m'amuse beaucoup. Parfois j'ai une idée et je cherche et choisis une photo qui va me permettre de la concrétiser. Mais parfois l'inverse peut aussi se passer lorsque c'est la photo qui me donne une idée. J'aime parfois être un peu piquant ou simplement drôle mais ça peut aussi être purement graphique, voir un exercice de style. Je travaille effectivement aussi beaucoup un univers un peu primitif. Peut-être être par ce que je me pose pas mal de questions sur la place de l'homme dans la nature et sur les conséquences du passage de l'homme sur son environnement. Lorsque je traite ces sujets, je n'essaie pas d'apporter des réponses ou de donner des leçons. Disons plutôt que je m'inspire de ce qui me touche, me fait rire  ou m'interroge. En fait, avec mes photos sabotées ou Freakscards, j'ai plus l'impression de poser des questions que d'y répondre.

Pour suivre le travail de Mathieu Van Assche, rendez-vous sur Instagram et sur son site internet. 

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